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En France on a pas une bonne équipe de foot, mais on a des idées

Ce soir, les joueurs de l'équipe de France de Football porteront pour la première fois un maillot en version marinière. Prise de risque inédite, polémique engagée, avis partagés. Pour Guy Roux, « sur le principe, c’est une honte. Il y a des symboles auxquels on ne peut pas toucher. Ceux qui ont hurlé après l’Afrique du Sud auraient dû hurler en voyant ce maillot. »

Un symbole ? Au lendemain de la campagne la plus honteuse de l'histoire de l'équipe nationale, le maillot bleu uni traditionnel n'est-il pas justement devenu un symbole… de la défaite ? Et si on en inventait un autre ? Tricot rayé porteur d'un vent de fraicheur qui soufflerait sur le foot français. Un maillot qui évoquerait une histoire, des valeurs et une élégance qui, enfin, dépasseraient le petit univers tuning et prétentieux de l'esthétique foot.
Oh bien sûr, les vrais de vrais continueront probablement à porter leur vieux maillot bleu de 1998 pour aller au stade. Mais les autres, des footix aux hools, et même ceux et celles qui n'aiment pas ou plus le foot… pourquoi ceux-là ne pourraient-ils pas se réjouir de voir venir du large ce nouveau maillot ?

Sport, gros sous et création, voici la petite histoire d'un maillot qui en dit long.



La France joue en vert - 1978

Avant toute chose, tentons de remettre le maillot des bleus dans son contexte. La tenue de l'équipe de France n'est ni le drapeau français, ni un vêtement vide de sens que l'on porterait simplement pour se protéger du froid. Dans sa forme classique, c'est un maillot qui porte un sens (supporter l'équipe nationale) et une histoire, celle, et uniquement celle, du football français. Sauf que malgré la place importante qu'occupe le foot dans les médias, son histoire française n'est en réalité pas très reluisante. Car si la France n'a jamais été un grand pays de sport, elle ne l'est pas d'avantage pour ce qui concerne le ballon rond.

Évidemment, sur un siècle de foot français, il y a forcément eu quelques bons crus. 1958, 1982, 1984, 1986, 1998, 2000, 2006, en dehors de ces 7 petites années de compétitions mondiales ou européennes, soit l'équipe de France ne s'est pas qualifiée, soit elle s'est faite éliminée au 1er tour. Pour une nation qui se situe au 4e rang mondial en nombre de licenciés, ça fait désordre (il reste 1,8 millions de footballeurs français en 2011, après les 8 % de défections qui ont suivi la coupe du monde). Quant aux compétitions de clubs, les résultats sont encore moins honorables, avec 2 titres remportés sur 124 compétitions disputées.
Comble du ridicule, malgré ces mauvais résultats, les français ont créé quasiment toutes les compétitions internationales liées au foot : la coupe d'Europe (à l'origine coupe des villes de foire), c'est nous ; la coupe du monde (trophée Jules Rimet), c'est nous ; les jeux Olympiques (Pierre de Coubertin), c'est nous ; le Ballon d'or (France Football), c'est nous. Nous sommes ce vieux camarade de collège qui ramenait toujours son ballon mais que personne ne voulait dans son équipe.

En plus d'être historiquement mauvais, nous cumulons encore aujourd'hui quelques handicaps :
• En France, le football a une mauvaise image. Aimer le rugby, c'est bien mais aimer le foot, c'est mal. C'est comme ça. Au fil des années, ne pas aimer le foot est devenu une posture valorisante. Le contraire de l'Angleterre, qui est pourtant le pays d'origine des hooligans (et du rugby), où supporter une équipe de foot est devenu une activité raffinée. Stades pleins, billets vendus chers à des supporters de bonnes familles, plus de grilles de sécurité entre terrain et public… De l'autre côté de la Manche, les personnalités adorent se montrer dans les gradins, un peu comme cela se fait chez nous pour le tennis ou aux États-unis pour le Basket — en France, mis à part Francis Lalanne et Micheal Youn, c'est plus rare.
• Ceci expliquant peut-être cela, les supporters français sont manifestement moins passionnés que les autres. Lors des grandes compétitions qui se déroulent à l'étranger, les supporters des équipes adverses sont toujours en supériorité numérique, quel que soit leur situation économique, géographique ou footballistique. Par exemple, en Afrique du Sud, il y avait d'avantage de Mexicains et d’Uruguayens que de Français dans les gradins. On aurait pu jouer un match de coupe du monde en Belgique contre le Bangladesh que les tribunes n'auraient toujours pas été à l'avantage des bleus. Même à domicile, lorsque l'équipe nationale joue contre la sélection du pays d'origine d'une communauté immigrée, c'est cette équipe qui recueille le plus d'encouragements (ou disons plutôt, le moins de sifflets). Autant de phénomènes totalement inimaginables dans les grandes nations du football.
• De manière générale, jouer n'est pas bien vu. Les enfants ne jouent plus dans la rue (surtout pas au foot, ça pourrait abimer les voitures en stationnement) ; les jeux vidéos ont mauvaise presse ; les jeux de société sont peu pratiqués (contrairement à d'autres pays, notamment l'Allemagne) ; et les emplois du temps laissent peu de place aux activité extra scolaires. Commence par bosser, tu t'amuseras ensuite.
• En mode compétition, nous avons pris la mauvaise habitude de positiver les défaites. Par exemple, défiler sur les Champs pour honorer la finale de coupe d'Europe perdue par l'équipe de Saint-Étienne en 1976 ; recevoir les bleus à l’Élysée après la défaite de 2006 ; nommer Bernard Laporte ministre des sports après qu'il ait échoué à la 4e place d'une coupe du monde de Rugby… Nous avons d'avantage fêté les échecs que les victoires. Dans le sport français, les entraineurs ont l'habitude « des défaites riches en enseignements » ou de perdre « malgré un bon match ». Au hasard de mes recherches, j'ai même trouvé un dossier de l'Internaute sur « ces défaites aussi mythiques que des victoires ». [Édit d'après match : contre la Croatie, « c'était un bon 0-0 » selon Laurent Blanc.]
• Les journalistes de la télévision française, qui se ruine en droits de retransmissions, sont régulièrement contraints à surévaluer les chances des sportifs français avant les grandes compétitions afin d'attirer un maximum d'audience. Résultat, à la fin, on est souvent déçu. La déception, c'est le grand truc des journalistes sportifs français. Regardez Stade 2 dimanche soir, vous y entendrez parler de déception une bonne dizaine de fois. En dehors du foot, le tournoi de Roland Garros (1 victoire française en 65 ans) est un haut lieu du ne-ratez-pas-le-match-car-cette-fois-ci-c-est-sûr-on-va-gagner. Au Tour de France, au moins, il y a longtemps qu'on a arrêté d'y croire — comme quoi un journaliste cycliste peut aussi être honnête.
• Au delà du foot et du sport en général, la France n'a jamais compté sur ses gros bras pour se faire mousser. Penseurs, écrivains, artistes en tous genres, mode, luxe, gastronomie, art de vivre, voila ce que nous aimons. La sueur et le sang, non merci — bien souvent, cette posture est d'ailleurs toute à notre honneur. Alors que pour d'autres pays, le sport est facilement assimilé à une mesure de quéquettes gonflées à coup de millions et de produits pour affirmer une forme de supériorité sur d'autres nations — on se souvient notamment de la rivalité sportive qui opposaient les pays du bloc communiste aux USA, dans les années 70-80. Pas de ça pour la France qui a sa petite formule toute faite et arrangeante : « l'essentiel est de participer ». Dans le même esprit, nous sommes les champions du monde d'une lutte anti-doppage bien pratique pour rabattre le caquet des gros bras étrangers qui oseraient nous traiter de losers.

Bref, pour ceux qui ne le savaient pas ou qui ne s'en étaient pas encore rendu compte, le maillot bleu n'est pas vraiment porteur d'une immense ferveur nationale.



Cela n'a pourtant pas empêché Nike de signer un contrat record (mondial) de 320 millions d'euros pour habiller les bleus pendant les 7 prochaines saisons. Contrat signé il y a 2 ans (mais qui n'est devenu effectif qu'à partir de janvier dernier), à l'époque où l'équipe finaliste de la coupe du monde 2006 pouvait encore faire illusion.
L'argent qui passe par la FFF demeure toujours un grand mystère. Droits télé, perception de la cotisation annuelle des licenciés, contrats publicitaires, produits dérivés, subventions de l'État et des collectivités territoriales… Pour un budget annuel estimé à 200 millions d'euros seulement (à titre de comparaison, un club comme le Real de Madrid, c'est 438 millions d'euros de budget annuel). Sur cette base, l'équipe de France (l'équipe A masculine) génère à elle seule 80 millions annuels de revenus, soit 40 % du budget global de la fédération française de football.
On comprend alors l'intérêt d'inaugurer un nouveau maillot bleu au début de chaque phase de qualification pour une compétition internationale, c'est à dire tous les 2 ans. Parce qu'au bout du compte, Nike et ses maillots, c'est au moins un quart du budget annuel de la FFF (42 millions d'euros annuels assurés par le contrat signé avec Nike auxquels s'ajoutent une partie du bénéfice sur les ventes). On est loin des 1 200 000 maillots floqués au nom de Cristiano Ronaldo qui se sont arrachés la saison dernière du côté de Madrid mais, potentiellement, la vente de maillots et autres produits dérivés est un business en or. Dans le cas de la Fédération française de foot, on pourrait même parler de business vital, qui induit une certaine obligation de résultat afin d'équilibrer le budget de la première fédération sportive du pays.
Sauf que l'équipe de France a été la risée de la dernière coupe du monde. Avant le drame, se promener dans la rue avec le maillot des bleus n'était déjà pas très valorisant, mais depuis juin dernier, c'est tout simplement devenu le vêtement le plus ringard du monde.
Catastrophe !

Par conséquent, Nike sait d'ores et déjà que le maillot bleu officiel de l'équipe de France, celui qui est porté lors des matchs à domicile, sera peu vendu. Ce maillot bleu, qu'on ne peut pas trop toucher (cf. Guy Roux, cité au tout début de cet article), a tout de même eu droit à sa nouvelle version Nike. Pas trop mal fichu, rétro, sobre, sans chichi, bleu uni. Il fallait le faire, l'équipementier américain s'est exécuté, mais il se vendra peu.
Alors pour se refaire, Nike n'a pas beaucoup d'autres choix que de tenter un gros coup sur l'autre maillot, celui qui d'habitude n'est même pas commercialisé : le maillot blanc qui sert parfois aux matchs disputés à l'étranger (selon les couleurs portées par l'adversaire). C'est celui-ci que la marque a totalement revisité dans un style marinière.
Nous avons donc une « figure imposée » pour les supporters de base (le maillot bleu officiel) et un maillot marinière manifestement conçu pour séduire un nouveau public. Un maillot rayé qui nous parlerait un peu d'autre chose que d'une grosse étoile brodée qui n'impressionne plus personne, sous un coq trop régulièrement déplumé. D'un point de vue merchandising, se rapprocher de ce qui se fait dans d'autres sports comme le rugby et le tennis, en commercialisant des habits qui peuvent se porter dans la vie de tous les jours, sans forcément afficher l'intention de rendre hommage à une équipe merdique.

La marinière des bleus n'est pas seulement un bon concept marketing. C'est aussi une façon intéressante pour l'équipe de France et même pour la France tout court de communiquer sur des valeurs qui dépassent largement le cadre du football. Un message qui dirait, en gros, que quel que soit son niveau sportif, la France brille dans bien d'autres domaines culturels. La culture française, le glamour, la mode, les pensées nouvelles… Quant bien même l'équipe perdrait tous ses matchs, ce maillot continuerait à donner une image valorisante du pays. Combien d'équipes dans le monde, aussi prestigieuses soient-elles, pourraient se permettre une telle coquetterie ? Sans doute pas beaucoup. Et je trouve cette idée d'autant plus intéressante qu'elle est mise en œuvre dans le contexte défavorable que j'ai tenté de décrire précédemment. D’ailleurs, sans cette situation extrême (bleus qui sont encore moins bankables qu'à l’accoutumée + contrat record signé avec Nike), ce maillot n'aurait peut-être jamais vu le jour.



Notez l'intégration du blason de la FFF, encadré par une bande de couture soudée, comme cela se fait pour les sacs étanches qu'on utilise en navigation (dommage que le logo au coq soit si mal fichu). Remarquez la manière dont les noms et les numéros de joueurs sont intégrés au dos. Bien vu.
En revanche, le logo Nike est intégré de manière moins heureuse, donnant l'impression d'être coincé entre deux rayures.



En deux siècles, la marinière est devenu un vêtement emblématique de la culture Française. Longtemps associée aux marins, qu'ils soient civils ou militaires, elle est au départ synonyme d'anti-conformisme. En effet, historiquement, les habits rayés étaient généralement attribuées aux prisonniers — et aux jeunes mousses. Techniquement, les rayures blanches et bleues du tricot rayé, comme on l'appelait dès le début du XIXe siècle, permettaient, dit-on, de repérer facilement un marin tombé à la mer. Introduite dans la mode par Coco Chanel dans les années 1910, la marinière n'en est plus jamais sorti. Atemporelle, unisexe et déclinable à volonté, nombreux sont les créateurs ayant repris les rayures bleues et blanches, que ce soit dans la haute couture ou dans le prêt-à-porter.
On pourrait dire de la marinière qu'elle symbolise, lorsqu'elle est portée par des hommes, un mélange de virilité et de romantisme. Penchant largement exploité dans l'art, le cinéma et la publicité, y compris pour toucher un public féminin ou gay.

Deux photographies du duo Pierre et Gilles. Sur celle de droite, un joueur Français salue un supporter.


Francis Kurkdjian, maître parfumeur, raconte le parfum Le mâle, de Jean-Paul Gaultier, et les valeurs qui s'y rattachent (pour les marsiens qui liraient ce billet, je rappelle que Gaultier a fait des rayures marines sa marque de fabrique). Dans ces campagnes publicitaires, on notera que les bachis portés sont de type américain (façon Popeye), et non français (voire photos de Pierre et Gilles ci-dessus) :


Comme le souligne GQ, il y a peut être aussi quelques chose de l'origine malfamée des rayures verticales qui ressort de ce maillot. Un côté Bagnard et pénitent pas inintéressant dans le contexte de l'équipe — et qui sera peut être d'avantage interprété ainsi dans d'autres pays.



Alors certes, Nike brouille les pistes en embauchant Karl Lagerfeld uniquement pour assurer les photos du lancement (du coup, beaucoup pensent que l'allemand a dessiné ce maillot — sont malins chez Nike). Il y a de l’esbroufe marketing et l'on sent que l'objectif principal est de faire un maximum d'argent. La preuve en est que l'équipe de France jouera exceptionnellement ce soir à domicile avec son nouveau maillot extérieur (qu'elle n'a pu inaugurer contre le Luxembourg qui jouait chez lui, en blanc), dans l'évidente volonté de lancer au plus vite la vente de celui-ci. Bon. Tout n'est décidément pas rose dans le monde du foot.

Mais finalement, cette marinière… ne serait-ce pas la meilleure chose qui soit arrivée au football Français depuis 1998 ?


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PS : quand on habille les marins en footballeurs, ils ne mouftent pas. Et pourtant…


Edit 23 H 34 : oui je sais, c'est facile :

La République à visage découvert



Cette affiche me fait honte.

Notamment parce que son message ne s'adresse évidemment pas aux personnes concernées par le port des Niqab, Burqa et Tchador — d'ailleurs, quel que soit son avis sur la question, on se doute bien que ces dernières ne changeront pas leurs traditions parce qu'elles se sont rendues sur le site visage-decouvert.gouv.fr.
Non, à l'évidence cette campagne de communication est conçue pour informer les autres, en particulier s'ils avaient l'intention de voter très à droite aux prochaines élections.

Que la République soit associée à cette démarche me choque terriblement.



Via Laurent.